Le Reflet du Phénix
Âmes sœurs • Dragon • Magie • Humour
« À celles et ceux qui ont toujours rêvé d'avoir des ailes. Littéralement. »
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CHAPITRE 1
– Un mois. Tout au plus, conclut le médecin d’une voix blanche.
Un silence de plomb suivit sa déclaration et mon traitre de cœur s’emballa.
À l’exception d’un ordinateur et d’un cadre photo chamarré de coquillettes multicolores, le plateau en merisier qui servait de bureau était nu. Je me raccrochai à l’objet bigarré, aux pâtes collées de travers et aux paillettes de mauvais goût comme à une bouée de sauvetage.
Un mois.
Il ne me restait plus qu’un mois à vivre.
Trente jours. Trente-et-un peut-être ? Ne valait-il pas mieux être pessimiste dans ce genre de situation ?
Six mois que j’envisageais chaque scénario, chaque hypothèse, laissant à mon imagination fertile et à mon humour noir carte blanche pour inventer les issues les plus improbables à cet entretien.
Aucune n’arrivait à la cheville de la réalité.
J’essuyai mes mains moites sur le lin de mon pantalon, encore et encore, jusqu’à ce que la friction échauffe mes paumes. J’aurais voulu faire cesser ces tremblements, retrouver ma nonchalance habituelle et retourner au Docteur Decker une réplique sarcastique de mon cru, mais les mots m’échappaient. Les yeux rivés sur la photo, je détaillais un avenir dont je ne bénéficierais jamais, des opportunités qui venaient soudainement de se dérober.
— Je suis désolé, Éris.
Sa remarque dissipa le brouillard de mes pensées et me ramena à l’instant présent, sans doute car il ne semblait pas désolé. Decker était de ces médecins détachés et froids, ceux qui gardent une distance salvatrice avec leurs patients. Je pouvais le comprendre, il avait une vie à préserver, lui, un futur à construire, et autoriser les mourants à phagocyter son énergie ne lui apporterait rien. Lui en vouloir aurait été hypocrite, et pourtant, je le fis quand même. Je souhaitais voir de la peine dans ses yeux étroits, une moue tordre ses lèvres pincées. Quelque chose, n’importe quoi.
Il n’en fit rien.
Une mèche marron glacé barrait son front ; elle s’était échappée de l’épaisse couche de gel au parfum agressif qui casquait le reste de ses cheveux gominés. Il tenta d’y passer les doigts, mais ne fit qu’aggraver l’épi qui se dressait sur le dessus de sa tête.
— Dites-moi si je peux faire quelque chose, ajouta-t-il d’un ton plat qui n’invitait assurément pas à lui demander quoi que ce soit.
Je ris jaune, consciente de l’ironie de la situation. Selon ses propres mots, lui et son équipe avaient déjà tout essayé, creusé toutes les hypothèses, même les plus alambiquées. Il ne restait plus rien à faire — si ce n’était, sans doute, préparer ma mise en bière. Cette idée me tordit l’estomac.
J’avais 28 ans, je n’étais pas prête à choisir l’essence de mon cercueil.
Mon esprit dissipé s’attarda sur cette pensée, ignorant la question rhétorique de Decker. Avais-je vraiment envie d’être enterrée ? L’incinération avait quelque chose de séduisant, mais elle me parut soudain diablement définitive.
Et si j’optais plutôt pour…
— Nous avons des groupes de soutien pour les patients dans votre situation, intervint à nouveau le médecin. Ils pourraient vous aider à faire face.
Il me dévisageait de cette manière singulière qu’ont les gens qui désirent ardemment vous voir quitter une pièce ou mettre fin à une conversation. Je n’en pris pas ombrage, me concentrant plutôt sur sa proposition. Existait-il vraiment des personnes capables de rendre l’annonce de votre fin imminente plus douce ? Supportable ? J’en doutais. D’autant que pleurer sur l’épaule d’un inconnu me ressemblait si peu.
Non, il n’en était pas question.
Je secouai la tête pour toute réponse et Decker comprit qu’il n’obtiendrait rien de plus. Était-il surpris de ce mutisme auquel je ne l’avais pas habitué au cours de nos douze derniers rendez-vous ? Si c’était le cas, il n’en montra rien ; il se leva, contourna son bureau et posa une main noueuse sur mon épaule, — ou plutôt, il l’effleura. Son contact s’avérait bien trop léger pour être nourri par une bienveillance sincère.
Comme son sourire, ses gestes sonnaient faux.
— Si vous changez d’avis, n’hésitez pas à me contacter. Bon courage, Mademoiselle Eltanin.
C’était le signal de départ, l’ultime invitation à quitter les lieux. Il ne me tenait pas la porte, mais c’était tout comme. Je fus tentée de le tourmenter et de m’attarder encore quelques minutes, juste pour voir de quelles autres bottes il disposait pour déloger les patients récalcitrants. Imaginer qu’il cachait un pied de biche derrière son bureau apparaissait comme la distraction idéale, une façon de repousser les pensées noires qui s’accumulaient aux portes de ma conscience.
Elle prit fin trop vite et je me résignai à me lever, non sans mal en raison du rembourrage excessif de mon fauteuil. Je l’entendis vaguement marmotter un au revoir à l’arrière-goût d’adieu auquel je ne pris pas la peine de répondre ; quelque chose me disait que rien ne le ravirait davantage que de me voir prendre la porte.
Une fois cette dernière refermée derrière moi — à la hâte, cela allait sans dire —, je pris une grande inspiration. Non pas pour calmer mes nerfs, mais pour me défaire de l’odeur de nicotine et de café froid qui me tapissait les narines. À l’image du reste de la clinique, un sol et un plafond désespérément blancs me cueillirent, seule une frise vert pomme s’efforçait d’égayer le dédale immaculé. Nul doute que je maudirais cette couleur durant les quelques jours qui me restaient.
Je jetai un œil à gauche, puis à droite. Personne.
À nouveau, j’étais seule.
Non pas que cela me déplaisait d’ordinaire, bien au contraire, j’avais la prétention de me trouver de suffisamment bonne compagnie pour apprécier la solitude, mais, pour la première fois, demeurer avec mes pensées pour unique compagnie me parut inquiétant. Quelle curieuse sensation que celle d’avoir peur de soi-même, de ce que l’on pourrait dire ou faire, de se trouver au bord d’un gouffre, submergée par l’envie de faire un pas en avant.
— Ressaisis-toi, bon sang, me rabrouai-je.
Je me giflai mentalement et tâchai de remettre de l’ordre dans les choix qui s’offraient à moi. J’avais appris à surmonter les obstacles de cette façon : une étape après l’autre. Pour assimiler cette annonce, il me fallait un plan, tout simplement. Je marchai en direction des escaliers tout en passant en revue mes options.
Rédiger une bucket list ? Et puis quoi encore ? Devenir influenceuse mortuaire ? Jamais de la vie.
Enfin… de la fin de vie.
Bref.
Je pourrais aussi mettre fin à ce supplice tout de suite, en sautant du haut d’un pont par exemple. Cette possibilité avait le mérite de m’épargner des heures de cogitations et d’angoisses inutiles. Et puis, l’idée de garder un semblant de contrôle et de faire un pied de nez à la faucheuse en me présentant à ses portes avant mon heure me plaisait bien.
Tout le monde déteste les gens qui arrivent en avance, non ?
Ou alors… Je pouvais capitaliser sur le temps qu’il me restait pour préparer mon départ. Faire en sorte d’anticiper ce nouvel acte auquel je n’assisterais pas. Après tout, mourir, c’était une chose ; mourir bourrée de culpabilité, c’en était une autre.
Forte de cette prise de décision, je saisis la poignée de porte menant à la cage d’escalier, déterminée à évacuer tout ce qui pouvait l’être au plus vite pour pouvoir choisir mon pont en toute sérénité. Quoique… Était-ce réellement la meilleure façon de mettre fin à ses jours, de sauter d’un pont ?
Sur cette interrogation particulièrement optimiste pour un mardi matin, je rejoignis le sixième étage. Un millier de questions bourdonnaient comme un essaim d’abeilles entre mes oreilles. Je me perdis dans des considérations futiles, qui, par chance, éloignèrent mes pensées de cette vérité cruelle que je refusais de regarder en face.
Le sixième regroupait les salles de soin et de thérapie. Il se distinguait par sa frise bleu ciel, les nuages cotonneux dessinés sur les murs et les petites montgolfières en papier suspendues au plafond. L’odeur de la javel jurait avec la décoration enfantine, rappelant que la maladie n’épargnait personne.
Six mois plus tôt, j’avais atterri par mégarde à ce niveau, manquant de peu de renverser une fillette. Elle portait l’une de ces immondes blouses d’hôpital et serrait fort un ours en peluche qui avait connu des jours meilleurs. Je me rappelais encore la touffe d’ouate qui dépassait de la couture étirée sur son flanc et de son oreille gauche élimée. Son regard apeuré et sa main agrippée à celle de sa mère m’avaient secouée au point où je n’étais pas parvenue à formuler des excuses dignes de ce nom. Elle n’aurait jamais dû se trouver entre ces murs, ce n’était pas sa place. Ce constat m’avait poursuivi toute la journée et fait relativiser mes propres difficultés.
D’une certaine façon, j’avais vécu ; pas elle.
— Éris !
Je sursaute, surprise par la voix suraiguë d’Angéline. Six mois plus tôt, être le centre d’attention d’une enfant de sept ans m’aurait terrifiée ; ce n’était plus le cas désormais. Il fallait avouer que le parcours de la fillette, tout comme sa résilience, imposait le respect.
— Angéline ! Comment vas-tu ?
Une main dans le dos, je m’abaissai légèrement pour caresser sa joue. À l’époque, j’aurais sans doute remis l’une de ses belles boucles blondes derrière son oreille, mais il n’en subsistait plus une seule : sa mère avait pris la décision de tondre ses cheveux trop clairsemés quelques semaines plus tôt. Angéline lui en avait voulu pendant des jours, jusqu’à ce qu’une infirmière ne la compare à une célèbre héroïne de roman au crâne rasé.
La petite fille se mit aussitôt à babiller joyeusement. Elle venait de terminer sa dernière séance de chimiothérapie et même les nausées ne parvenaient pas à abîmer son sourire.
— Dans un mois, j’ai rendez-vous avec le docteur Decker pour voir si la maladie a bien disparu. Il est optimiste, il a dit qu’il ne restait presque plus rien la semaine dernière ! On ira voir le match de driftball dont tu m’as parlé pour fêter ça, le mois prochain ?
Le masque plaqué sur mon visage jusque-là manqua de peu de voler en éclats. Je me raccrochai aux morceaux, les maintenant en place avec toute la détermination dont je disposais encore.
Le mois prochain, je ne pourrais pas accompagner Angéline à son match.
Le mois prochain, je ne serai plus là.
Mais je refusai de gâcher le plaisir d’Angéline, alors je me bricolai un sourire et répondis :
— Je suis fière de toi, petite guerrière, et je t’accompagnerai avec plaisir, mais en attendant…
Je mobilisai le souvenir de son visage déconfit lorsqu’elle s’était aperçue qu’elle avait perdu son ours en peluche après sa deuxième séance de chimio. Les infirmières avaient fouillé tout le service, en vain, personne n’avait remis la main sur M. Pomme de Terre au grand désespoir d’Angéline.
— Regarde qui j’ai retrouvé ! m’exclamai-je tout en sortant l’ourson de derrière mon dos.
Sa bouche en cœur forma un ô adorable tandis qu’elle saisissait la peluche. Ce n’était bien évidemment pas M. Pomme de Terre premier du nom, mais c’était le même modèle. La mère d’Angéline parut sous le choc, une main sur la poitrine.
— Mais… Comment avez-vous fait ? La boutique de souvenirs de l’hôpital a dit qu’il n’était plus produit, bégaya-t-elle.
La petite fille s’arracha à la contemplation de son nouveau doudou et leva ses grands yeux brillants vers moi.
— J’ai peut-être contacté six hôpitaux de la côte Endorienne pour savoir s’il leur en restait un, avouai-je avec un clin d’œil.
Une suite ininterrompue de remerciements et de marques d’affection de la part d’Angéline occupa les dix minutes suivantes. Elle décida d’appeler son nouveau compagnon M. Patate, et je ne pus qu’applaudir ce choix judicieux. Durant ces quelques minutes en leur compagnie, il n’y avait plus de diagnostic, plus de cercueil en sapin ni de pont, juste le bonheur simple d’une fillette à qui il restait toute la vie devant elle.
Et dans un sens, c’était largement suffisant.
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Le Parfum des Myosotis
Dévotion • Magie • Divinités • Reconstruction
« Ne m'oublie pas. »
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PROLOGUE
(extrait)
Au loin résonne un aboiement, l’un de ceux que j’aurais souhaité ne jamais entendre. Instinctivement, je cherche à me relever, à poursuivre cette folle entreprise perdue d’avance, mais je ne m’obéis plus.
Mes doigts s’engourdissent et mon corps, raide d’un effort que je n’aurais jamais dû produire dans mon état, refuse de bouger. Je n’ai plus le temps, je le sais. Nous n’aurons ni passé ni futur, juste un présent bien trop fugace qui nous glisse déjà entre les doigts et que je refuse de pleurer.
Je me mets à chantonner cet air que son père aime tant. Je prie les dieux et les déesses miséricordieuses de la protéger et de lui donner tout ce que je ne serai pas en mesure de lui apporter.
Les jappements se rapprochent et des cris leur succèdent.
Je me sens partir ; la flaque entre mes jambes grandit à mesure que mon cœur prend conscience que je la serre contre moi pour la première et la dernière fois.
J’ai à peine la force de tremper mon doigt dans le liquide carmin et de l’utiliser comme encre de baptême. Sur son avant-bras menu, je dessine les lettres du prénom que je lui ai choisi, terrifiée à l’idée qu’il s’agisse là de mon seul cadeau.
— Je prends les Aelyrs comme témoins, prononce ton nom et t’ouvre au monde, ma magnifique Myosotis. Que leur lumière t’accompagne, que leur souffle veille sur ton âme. Sois brave, sois forte, et n’oublie jamais que je serai toujours avec toi.
Les limiers sortent des fourrés. Leurs crocs luisent sous le clair de lune. Leur fourrure épaisse et détrempée rappelle celle de ces créatures de cauchemars qui peuplent les contes. Les grondements, rauques, couvrent la pluie et emportent avec eux mes derniers espoirs.
Des hommes les talonnent.
Ces démons incarnaient, hier encore, mes voisins, le fleuriste, le berger, le préfet. Aujourd’hui, ils s’inventent les voleurs qui vont l’emporter loin de moi. On l’arrache à mes bras et mes doigts se referment sur le vide qu’elle laisse derrière elle, sur cet espace que rien ne pourra jamais plus remplir. Aussitôt privée de mon contact, elle s’égosille.
J’ai vécu le plus beau et le plus terrible jour de ma vie cette nuit ; j’ai traversé l’enfer pour rejoindre un paradis dont on m’a trop tôt expulsée.
Je ne saurai jamais ce que j’ai fait pour mériter ça.
Alors quand l’on traîne mon corps sur l’éperon rocheux qui surplombe l’océan, j’implore son pardon, je la prie d’excuser ma faiblesse, de ne pas avoir su la protéger ; je lui hurle combien je l’aime, combien je suis désolée de ne pas avoir été à la hauteur.
Encore et encore.
Même en apesanteur.
Même à deux doigts de la surface.
Pardonne-moi, Myo.
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Obsolescence Déprogrammée
Violence • Langue • Hybrides • Passion
« Je parle pas. Je frappe. »
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PROLOGUE
— Elle parle pas.
— Comment ça, « elle parle pas » ?
— Elle parle pas, c’est tout. C’est comme ça.
« C’est une simplette », ajoute-t-il, pensant que je ne l’entends pas. Mais je l’entends. J’entends tout, car j’écoute.
Père dit que je n’ai « pas assez de mots », que c’est pour ça que je ne m’exprime presque jamais. Pourtant c’est faux. Je gronde, je renifle, je joue avec mon visage. Il y a plein de façons de communiquer. Je n’ai juste pas encore tout à fait trouvé la mienne.
— J’en demande six sacs de grains. C’est une bonne affaire, tu trouveras pas mieux à marier à ton benêt d’fils. Elle chasse, elle est robuste et pour rien gâcher, elle est pas désagréable à regarder.
Pour appuyer ses propos, mon père saisit la tresse qui pend sur mon épaule, l’enroule autour de son poing et tire.
Fort.
En dépit de la brûlure qui irradie mon crâne, aucun son ne passe le seuil de mes lèvres. Je demeure immobile tandis que l’homme qui m’a donné la vie tente de la vendre au plus offrant. Il me fait tourner, découvre mes dents et vante mes talents, ceux-là mêmes qu’il a façonnés au fil des ans.
— Et comme j’disais, elle parle pas. Que demander de plus ?
Père dit que je n’ai « pas assez de mots ».
Moi je pense que j’en ai trop. Ça se bouscule, se télescope. Ma langue s’emmêle les pinceaux et se prend les pieds dans le tapis.
C’est comme ça.
Je parle pas.
Mais j’écoute. Oh oui, j’écoute.
Et je frappe. Je frappe pour exprimer tout ce qui coince, j’use mes poings comme on polit une lame. Je frappe et frappe encore, car le monde est moche et les gens qui y vivent encore plus.
Alors quand le fils du forgeron pose sa main au creux de mes reins, je fais ce que je sais faire de mieux.
Je cogne.
Dur.
Mon coude dans son œil.
Mes phalanges dans sa bouche.
L’odeur de son sang est mon verbe. Le bruit des os qui craquent, mon adjectif. Quand il tombe à la renverse, ma syntaxe s’étale au sol et ma grammaire chante son ravissement.
Je parle pas.
Je frappe.
Et ils feraient bien de ne pas l’oublier.
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Audace et Pain d'épices
Polyamour • Humour • Cosy • Aventure
« Croix de bois, croix de fer et feuilles de lys. »
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CHAPITRE 1
— Elisabeth Lakewood ?
On gratte à la porte de ma conscience. À l’entrée de l’atelier résonne une voix trop grave, trop assurée, dont je ne connais pas le propriétaire. Pour autant, le sommeil me retient ; il resserre sa prise autour de moi et, paresseuse, je rechigne à quitter ses bras.
— Lazy Lakewood ?
L’utilisation de mon pseudonyme m’arrache à l’inconscience et mes paupières papillonnent. Filtrant à travers les rideaux élimés, la lumière vive du milieu d’après-midi agresse mes rétines et me pousse à me protéger le visage au creux de mon coude, sans grand succès toutefois. Des particules de poussière flottent dans l’air irisé et l’espace d’une seconde, j’en oublie l’intrus, la raison qui m’a incitée à m’allonger sur ce divan aussi fatigué que moi.
— Lazy ? tente-t-il de nouveau depuis le vestibule qui sert d’entrée de fortune.
L’ombre de ce visiteur indésirable se dessine sur le paravent en bambou qui sépare les deux espaces. Grand sans être massif, quelques mèches de sa tignasse couleur des blés dépassent de la toile en lin. Il s’étire sur la pointe des pieds afin de jeter un œil curieux par-dessus.
— Madame Lakewood ?
Pense-t-il que j’ai oublié mon nom, à le répéter ainsi avec autant d’insistance ?
Je me tortille en vue de me redresser, mais mon talon heurte un godet, renversant son contenu sur le tapis couvert de taches de peinture. Une eau bleu canard imbibe les fibres déjà saturées de rouge, de jaune et de rose ; rapidement rejointe par la panoplie de pinceaux usés que j’y ai mis à tremper.
Alerté par le raffut, l’inconnu se rue dans l’atelier.
Il y a des moments où le temps se fige, où les scènes se déroulent au ralenti. Des morceaux d’histoires, des instants précieux qui gravent leur empreinte dans nos âmes et dans nos êtres.
Celui-ci n’en fait pas partie.
L’homme trébuche sur une toile vierge et manque de glisser sur la flaque bigarrée, inconscient des dangers éparpillés par terre. Il se rattrape de justesse à un guéridon bancal qui geint aussitôt son mécontentement. Son regard azur tombe dans le mien, étonnamment chaud malgré ses nuances atypiques, si proches d’un ciel d’été.
Une couleur que j’ai fuie toute ma vie.
Ses yeux écarquillés réalisent un inventaire méthodique : mon nez trop retroussé, mes joues creuses, mes cheveux indisciplinés.
Même s’il n’est pas désagréable à regarder — loin de là —, sa simple présence hérisse le duvet fin qui tapisse ma nuque. Ma bouche s’ouvre, prête à pelleter l’envahisseur hors de mon espace de travail, quand il me coupe l’herbe sous le pied :
— Oh… Je suis confus. Vous allez bien ? s’enquiert-il, une main tendue.
Mon esprit ensommeillé marmotte quelque chose. Je crois. Sans accepter son aide, je me redresse à mon tour. Une fois encore, les mots me manquent, et comme si le silence l’offensait personnellement, l’intrus poursuit :
— Je vous imaginais plus… Et bien, je vous imaginais plus âgée !
Sourcils froncés, ma langue se délie sans mon accord :
— Je ne vous imaginais pas du tout et ça me convenait tout à fait. Qui êtes-vous et que faites-vous chez moi ?
Qu’il glousse aggrave encore mon humeur et je dois produire un effort conscient pour ne pas saisir le manche à balai qui doit trôner quelque part pour l’épousseter dehors. Je pars néanmoins à sa recherche du regard — au cas où —, et tombe malgré moi sur mon intrus. Il s’est écarté promptement et explore désormais mon modeste atelier. Même privé de sa tenue sophistiquée et ô combien tape-à-l’œil, il ne pourrait passer pour un homme de basse extraction. Son port altier le trahit, tout comme la façon dont il croise les mains dans le dos, plus raide que mon chevalet.
Quel âge, lui, peut-il avoir ? Une petite trentaine de printemps ? Trente-cinq, tout au plus ?
Au terme d’une inquisition aussi longue que malpolie, le malotru endimanché reporte son attention sur moi, tout sourire.
— Alors, vous ne me reconnaissez vraiment pas ?
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Sous l'or de ta peau
Dépendance • Violence • Passion • Reconstruction
« Sa nouvelle addiction. »
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PROLOGUE
Le chaud et le froid tirent leur révérence.
Ne subsiste plus que cet état intermédiaire, ni satisfaisant ni inquiétant ; une apathie aussi crainte que recherchée. J’ai appris à m’y complaire, à abandonner mes pensées sur la table de chevet et donner carte blanche à la drogue qui remonte, centimètre après centimètre, le réseau de mes artères abîmées.
Elle me remplit, m’anesthésie.
Me possède.
Derrière mes paupières closes, les couleurs éclatent ; kaléidoscope vivide qui agresse mes yeux fragiles. Je retrouve la vue dans l’obscurité, touche du bout des doigts une réalité délaissée depuis longtemps. Mon pouvoir se gorge, gonfle et gronde dans ma poitrine, exacerbé par le psychotrope. Il s’étire et engloutit tout ; ma raison, ma culpabilité.
Ainsi, j’en oublie pourquoi j’ai inséré l’aiguille sous ma peau, pourquoi j’ai tué pour obtenir ce narcotique.
Le millepertuis efface tout, il m’écarte de mon chemin de pensée et gave mon être malade d’une volonté qui ne m’appartient pas tout à fait.
Debout au pied du lit, il sourit.
— Ne lutte pas, Kage, m’intime-t-il.
Tout désir de résister me déserte et mes épaules se relâchent.
— Localise ta cible. Trouve le sénateur.
Sous mes paupières, mes yeux s’agitent.
Droite, gauche.
Gauche, droite.
La ville défile sans que mon corps ne quitte les draps sales.
Sa volonté devient la mienne et ses motivations alimentent mon don. Mon sauveur, mon bourreau, celui qui me procurera ma prochaine dose. Ma prochaine descente.
Je plonge, toujours plus loin, toujours plus fort. Mon cœur au supplice me hurle de remonter, mais je l’ignore. Les rues se succèdent, j’y déambule ; intangible, invisible, parmi les passants. Je traverse la Place des mille sangs, m’attarde devant l’orphelinat St Maximin et poursuis ma route. Une lueur, plus brillante que toutes les autres, éclaire le chemin en direction de l’opéra.
— Je l’ai, annoncé-je, la bouche pâteuse et la langue raide.
Je ne le vois pas, mais je devine son sourire, celui qui ne mange son visage qu’à la perspective d’une nouvelle victoire.
— Tu sais ce qu’il te reste à faire.
Oui.
Je le sais.
Le diable quitte la chambre d’un pas souple, vêtu d’atours réglés en pièces d’os et en billets en peau. Je m’étonne toujours que sa main ne laisse pas une trace cramoisie sur la poignée lorsqu’il la tourne et disparaît dans le couloir.
En bonne marionnette, une fois seul, je me redresse, la tête légèrement penchée sur le côté. Dans le barillet de la seringue subsiste une unique goutte dorée.
Une goutte de vie. Une goutte de mort.
Une goutte que je me maudis d’avoir gâchée.
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L'Ordre du Chaos
Vengeance • Violence • Enquête • Passion
« Il est tombé pour elle. Elle l'entrainera dans sa chute. »
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PROLOGUE
Lui.
Nos corps se percutent tels deux astres lancés sur la même trajectoire. La collision, brutale, presque cosmique, fait danser des étoiles derrière mes paupières. Son parfum m’atteint le premier, effluves à la fois floraux et sucrés, à l’image d’une fleur aux pétales de cheveux d’ange. Elle sent la vie, la folie, le désir et la joie ; le caramel, la frangipane et le jasmin.
Une frange de cils flamboyants caresse ses pommettes et s’ouvre sur deux billes aussi indécises qu’un ciel entre chien et loup. Impossible de déterminer si elles sont bleues, vertes ou grises. Elles détournent la lumière, la plient et la remodèlent comme un trou noir dont l’attraction m’aurait happé tout entier. J’y plonge. Je m’y noie. Je laisse le patchwork coloré raccommoder mon âme en lambeaux.
Aussi innocente qu’elle paraisse, elle m’a volé ma voix et tandis que je l’observe lever ses grands yeux vers moi, je me trouve incapable d’extraire le moindre mot de ma bouche. Mon cœur marmotte, bégaye, et manque un battement.
Elle me détaille en retour et ses iris aux airs d’aquarelle laissent des traces incandescentes sur la peau qu’elles auscultent. Je sens son regard se poser sur mon visage, mon nez, mes lèvres, avant de dévaler mon cou et le V dessiné par le tissu froissé d’une chemise blanche entrouverte. Ses joues se parent d’un fard naturel qui illumine les éphélides saupoudrées de-ci de-là. J’ai envie de les compter, de m’en imprégner, et de graver leur nombre dans le marbre pour ne jamais l’oublier.
Elle est jeune.
Trop jeune pour me nouer la gorge de cette façon. Trop jeune pour affoler le sang dans mes veines.
Elle s’excuse de m’avoir bousculé, et pourtant j’aurais parié que c’était moi le rustre qui avait changé de direction sans vérifier qu’aucune âme ne s’y trouvait. Mais je ne peux pas la contredire, happé par l’avalanche de notes cristallines sous laquelle je finis par ployer. Sa voix a tout d’un duvet, un flottement hypnotique qui entérine mon mutisme.
Ma stupeur la perturbe et mon manque de réaction chiffonne la peau lisse de son front pâle. Je m’imagine détendre ces muscles du bout du pouce, glisser sa pulpe jusqu’à sa tempe, au coin de ses lèvres fines de la couleur de l’abricot. Je veux les redessiner, les peindre, les goûter, les modeler avec les miennes. Mais je n’en fais rien, je reste les pieds rivés au trottoir, comme si mes semelles avaient été scellées à même l’asphalte.
Et puis le charme se rompt.
Un grésillement la rappelle à l’ordre. Le projecteur holographique à son poignet retranscrit la voix d’une femme — sa mère.
— Lili ? Tu es toujours là ?
Lili.
Lili.
Lili.
Je répète son prénom, le fais rouler sur ma langue sans prononcer le moindre mot. Je le teste, le croque, en savoure la rondeur, jusqu’à comprendre que j’en veux plus. Cette pensée glace mon sang, affole mes nerfs et bande mes muscles. Elle finit par me contourner, un sourire poli habillant son visage de porcelaine.
— Oui maman, excuse-moi.
La voir s’éloigner vide l’air de mes poumons, comme s’il lui appartenait désormais, me laissant esseulé et l’âme en vrac. J’hésite à la retenir, à saisir son poignet et la faire pivoter vers moi. Et pourtant, je me contente de la suivre des yeux, de m’approprier sa démarche féline et aérienne. Elle a repris sa conversation et mime son agacement. Je l’écoute parler d’une inscription à l’université, d’un job d’été, de son anniversaire qui approche à grands pas. Elle va avoir 19 ans.
Ou peut-être pas.
Elle ne voit pas arriver la moto qui dévale le boulevard à toute allure. Elle n’entend pas le moteur ronflant sous le chaos de la rue et le saxophone dont joue un musicien à quelques pas de là, telle une fée insouciante qui tourbillonne en riant au seuil de la mort.
Un pas.
Puis un autre.
Je n’ai pas le droit d’intervenir.
Je ne dois pas intervenir.
Mes mâchoires se contractent, mes dents craquent les unes contre les autres. Les poings serrés, j’observe le chauffard qui s’engouffre dans la rue, dérape sur le macadam tout en faisant rugir la cylindrée. La fée ignore tout de son sort. Elle sourit au vide, aux passants, à cet avenir qu’elle n’embrassera jamais.
Je sais ce qui va se passer, les Nornes l’ont écrit, je peux voir les fils de son destin se détricoter. J’ai assisté mille fois à ce type de scène, à cette transition d’une vie à une autre. Elles ne me font ni chaud ni froid, réduites à un passage obligé, une nécessité.
Je ne saurai donc jamais pourquoi elle diffère et bouleverse mes convictions.
— Stop !
Elle seule se fige, car personne d’autre ne m’a entendu.
La moto la dépasse dans un vrombissement.
Sans la faucher.
✦ Extrait non définitif susceptible d’être modifié lors du travail éditorial ✦